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L'apprenti philosophe

Kant : Eloge de la finitude humaine

Ajouté le 13/7/2010

Kant : Eloge de la finitude humaine

Pierre-Henri Tavoillot

L’ignorance, le mal, la mort… La finitude humaine n’est pas pour Kant un défaut mais le point de départ de sa philosophie. Il repense ainsi morale, droit et politique en les fondant non pas sur un ordre transcendant mais sur des principes que les hommes imposent à leur propre volonté.

Le sommet qui se tient à Davos en 1929 n’a rien à voir avec l’économie ou la finance. C’est de philosophie dont il est question, et plus précisément de l’interprétation de l’œuvre du premier philosophe contemporain : Emmanuel Kant. Se retrouvent alors pour en débattre, devant un parterre d’étudiants passionnés, dont le tout jeune Emmanuel Levinas, deux des plus grands penseurs allemands du moment : Ernst Cassirer, héritier des Lumières, éditeur officiel des œuvres de Kant, et Martin Heidegger, figure montante et déjà sulfureuse, qui vient de publier un grand ouvrage sur Kant et le problème de la métaphysique. Entre eux, le débat est serré, polémique, vigoureux. Mais en dépit des désaccords profonds et des malentendus, les deux hommes se retrouvent sur ce qui constitue le cœur de la « révolution kantienne ». Elle réside au fond, reconnaissent-ils tous deux, dans une nouvelle conception de la « finitude humaine », c’est-à-dire de tous les traits qui définissent la condition de l’homme : l’ignorance, le mal, la mort. Alors que dans la philosophie classique d’inspiration chrétienne (chez René Descartes, par exemple) cette finitude est conçue comme un défaut ou un manque par rapport à l’absolu divin posé au départ, la révolution kantienne consiste à la placer à l’origine de toute réflexion philosophique. La finitude est « radicale », au sens où elle est à la racine de tout ; on ne peut prétendre en « briser les chaînes ».

Cette inversion fondatrice a des conséquences incalculables pour la pensée philosophique. Elle permet d’abord une réhabilitation spectaculaire de la sensibilité qui, depuis Platon, avait toujours eu le mauvais rôle, accusée qu’elle était d’être la source de toutes les erreurs de l’esprit.
 

« Penser, c’est juger »

Non seulement, rappelle Kant, elle fournit la matière « incontournable » du savoir (qui ne doit jamais se couper de l’expérience), mais elle contient deux éléments indispensables à toute connaissance : l’espace et le temps. Ce sont les cadres a priori de toute intuition ; sans eux, impossible de rien percevoir et donc de rien connaître. Le sensible – humain très humain – recouvre ainsi toute sa dignité et sa place. Ce qui entraîne du même coup une attention nouvelle portée à l’esthétique et à la question du goût, qui fera l’objet, chez Kant, d’une partie de la Critique de la faculté de juger (1790).

Une deuxième conséquence concerne la compréhension de la connaissance intellectuelle. Jadis conçue comme une contemplation passive des idées et d’un ordre des choses préexistant (theoria), elle devient une activité, une construction permanente. « Penser, c’est juger », dit Kant, c’est-à-dire associer des représentations grâce à des outils (les catégories), dont il propose un inventaire aussi détaillé que complet. La connaissance n’est pas une révélation mais un travail ; l’esprit n’est pas une boîte à images, mais une usine, dont il faut décrire les processus.
Celui qui permet d’atteindre l’objectivité, mais aussi celui qui conduit à une sorte de « surproduction ». Il y a en l’homme une tendance « dialectique » qui le pousse à connaître même là où il n’y a pas d’expérience possible. L’origine du monde, Dieu, les lois ultimes de la nature, l’identité du moi : autant de domaines où il convient de réfréner les ardeurs de la raison. C’est tout l’objet du grand ouvrage de 1781 : la Critique de la raison pure.

D’où une troisième conséquence. Dieu et la religion ne relèvent pas d’un savoir démontrable, mais d’une croyance. Loin que l’homme soit une création de Dieu, c’est bien plutôt Dieu qui devient une idée de la raison humaine : l’absolu devient pour ainsi dire relatif au fini. Mais ne faisons pas pour autant de Kant un athée. Pour lui, le religieux constitue une part importante et sans doute essentielle de la philosophie : celle qui tente de répondre à cette redoutable question : « Que m’est-il permis d’espérer ? » Par où il faut comprendre : quel sens peut avoir la vie d’un être dont la finitude est la condition et le destin indépassables ?
 

Morale, droit et politique

Mais faute d’atteindre en ces questions des certitudes stables et définitives, on peut, c’est la quatrième conséquence, se replier sur des domaines où l’homme peut prétendre à plus de maîtrise : la morale, le droit et la politique. Parce que leurs principes ne reposent sur aucun ordre transcendant, qui nous les imposerait en toute évidence, ils doivent être fondés de manière interne, comme des principes (moraux, juridiques ou politiques) que les hommes se donnent eux-mêmes pour y obéir sans autre contrainte que leur propre volonté. Cet édifice est fragile, mais c’est pourtant le seul possible. Et Kant s’efforcera de lui donner sa solidité maximale. En morale, cela donnera le fameux « impératif catégorique », selon lequel l’homme doit s’efforcer d’agir comme si ses actions étaient susceptibles de devenir des lois universelles de la nature, c’est-à-dire valables en tous temps et en tous lieux. En matière de droit et de politique, Kant plaidera pour une constitution républicaine qui, sans miser sur la vertu toujours très hypothétique des citoyens, permettrait néanmoins aux penchants égoïstes de se neutraliser dans l’intérêt de tous. Grâce à de telles institutions, écrit Kant, « l’homme se voit contraint d’être, sinon moralement bon, du moins bon citoyen ».

Comment l’homme, qui est ignorant, souvent méchant, toujours mortel peut-il, sans secours ni recours transcendants, prétendre à la vérité, à la bonté, à la justice, à la beauté et au bonheur ? Telle est la question directrice qui anime toute l’entreprise du philosophe de Königsberg. En ce sens, la révolution kantienne vise donc une refondation complète de l’humanisme.

Qu'est-ce que les lumières ?


De manière singulière, c’est à la toute fin du XVIIIe siècle que cette question s’est posée. Elle apparaît en 1783 dans une revue berlinoise et va très vite enflammer le milieu intellectuel allemand. Emmanuel Kant va y répondre en proposant cette célèbre définition : « Les Lumières (Aufklärung) se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. (…) Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. » Le salut de l’humanité dépend donc, pour Kant, de la faculté de l’homme à devenir adulte ; ce qui suppose trois étapes.
1) Par essence, l’homme est libre, pour autant qu’il dispose d’une faculté que n’ont pas les animaux : celle de s’arracher à ses instincts.
2) Mais, la plupart du temps, il fait un mauvais usage de cette liberté au point de la renier. Que ce soit par paresse, par lâcheté ou persuadé par les belles paroles de « tuteurs » autoproclamés (qu’ils soient politiques ou religieux), il en vient à préférer une servitude confortable aux risques de la liberté. Naturellement majeur, l’homme reste donc artificiellement mineur.
3) Pour atteindre la « majorité éclairée », il devra libérer sa liberté par un surcroît d’effort et de courage. Cela passe notamment par la constitution d’un espace public, car, dit Kant, la liberté de penser n’a aucun sens « sans la liberté de communiquer ses pensées ». Horizon, sans doute bien lointain, qui justifie cette conclusion désabusée : « Non, notre époque n’est pas éclairée, mais seulement en voie d’éclaircissement. » Un peu comme la nôtre…
Pierre-Henri Tavoillot

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Le problème de Dieu

Ajouté le 13/7/2010

 

Le problème de Dieu est lié à l'histoire des cultures et des civilisations; c'est ainsi; par exemple; qu'on est passé du polythéisme en Egypte; Grèce et Rome (plusieurs dieux pour un peuple) au monothéisme chrétien ou islamique (un seul dieu pour tous les peuples) à travers le monothéisme judaïque (le Dieu du peuple juif proposé à tous les peuples).; On est aussi passé de la multiplicité des êtres divinisés (ciel; terre; sources; arbres; etc.) à la simplicité d'un être non divin (la nature et ses lois); de la soumission à un être transcendant (religions; culte; adoration) à l'indépendance de l'homme s'affirmant lui-même transcendant (libre; créateur des valeurs; cause du progrès); de l'application de l'esprit à l'investigation métaphysique (être; essence; causes) à l'application de la pensée à la recherche scientifique (lois; structures); enfin; de l'attente unique d'une vie bienheureuse dans l'au-delà au désir; formulé progressivement; d'organiser une cité meilleure ici-bas.; L'histoire de la philosophie offre elle-même; des origines à nos jours; des conceptions très différentes de Dieu.; Science et philosophie; La pensée scientifique ne peut s'exercer que sur un donné observable; elle ne saurait remonter avant le premier moment de la matière; ni aller au-delà de son dernier moment (l'un et l'autre hypothétiques). La cause de la matière et des formes de la vie; y compris de la vie humaine; n'est pas son objet. Une fois donnée la matière; elle peut montrer comment celle-ci s'est développée; dater l'apparition du phylum humain; faire l'histoire de l'évolution des sociétés; rendre manifestes les structures sous-jacentes à la culture; et ainsi; en un système clos se suffisant à lui-même; expliquer ce qui est.; Analogiquement; l'individu humain; tout en se sachant le produit d'une évolution et le fait d'une structuration; peut aussi; dans la mesure où il se voit le point de départ de certaines initiatives; se considérer; en tant que libre; comme autonome; voire indépendant de toute cause. Ainsi; la science n'est pas adaptée à la connaissance des causes extérieures au donné (causes dont; d'ailleurs; elle ne trouve jamais d'indices dans ce qui est); et l'individu peut s'imaginer indépendant de telles causes.; Cependant; on ne saurait nier (sinon le savant comme tel ou un individu particulier) que l'esprit humain; insatisfait de savoir seulement que les choses sont ainsi (lois de la nature; fait de la liberté humaine); puisse éprouver la curiosité de savoir pourquoi elles sont ainsi (non seulement comment elles sont) et; d'abord; pourquoi il y a une nature et une liberté. Ce « pourquoi » comprend en réalité deux interrogations distinctes: Comment se fait-il que cela existe? Y a-t-il un dessein à cette existence? Question d'origine; question de fin; qui ne peuvent (éventuellement) trouver de réponse qu'en un principe explicatif autre que la nature et l'esprit libre de l'homme; c'est-à-dire qu'en un principe transcendant.; La philosophie s'est toujours penchée sur ce problème de la cause première et de l'ultime finalité du monde; sur la nature de ce principe transcendant; quitte; après examen; à démasquer l'inanité du premier et à affirmer l'inexistence du second.; Transcendance et immanence de Dieu; Dire que le principe explicatif doit être autre que la nature ou l'esprit libre de l'homme signifie que la cause ne doit pas être conçue en continuité avec eux; qu'elle ne saurait expliquer le commencement; parce qu'elle serait simplement antérieure; ni la fin; parce qu'elle serait simplement postérieure; car elle serait ainsi elle-même dans le temps (avant et après sont «du temps»). La cause n'est pas dans un prolongement temporel. Elle n'est pas non plus en situation spatiale; sinon elle serait elle-même matérielle et; comme telle; cesserait d'être transcendante; devenant une des données de l'expérience; un des objets de la science. Echappant nécessairement aux catégories de l'espace et du temps; elle ne saurait être que non physique; et même non psychique (au sens où le psychisme humain est nécessairement lié à l'espace et au temps). Elle ne saurait être que purement spirituelle ou pur Esprit.; Il en résulte que l'idée de ce principe explicatif; de cette cause; ne saurait être anthropomorphique (à l'image de l'homme). Il est donc évident que cette idée est ainsi difficile à concevoir; ce qui ne suffit pas à infirmer l'existence de l'être auquel elle renvoie.; Cependant; si le principe explicatif est transcendant; la nature et l'esprit libre de l'homme doivent être; d'une manière ou d'une autre; en relation intime avec lui; puisqu'il est; par hypothèse; le fondement de leur existence. Il convient donc de penser; à son sujet; que; quoique lui-même soit en discontinuité radicale avec la nature et l'homme; il leur est immanent (intérieur); en ce sens que; sans être lui et sans qu'il soit eux; la nature et l'homme ne sont que par lui. C'est la notion de création. Mais; comme il convient d'évacuer tout anthropomorphisme; il ne faut pas chercher dans ce «par lui» quelque intention particulière (qui aboutirait vite à un «pour lui»).; Dieu; Dieu et la création; Si le principe explicatif est Esprit; il y a certainement une intention dans la création; mais celle seulement et exactement de créer. Toutefois; quoique la nature et l'esprit libre de l'homme soient absolument autres que lui; il serait insuffisant de comprendre qu'ils sont pour lui; au sens seulement où il aurait donné un commencement dans le temps à leur être; tout différent du sien. Et; s'il est vrai que sa seule intention soit de leur donner leur être propre; il est vrai aussi qu'il ne saurait y avoir d'être en dehors du sien; puisqu'il est principe premier.; Ainsi; quoique l'être de la nature et celui de l'homme libre soient tout à fait différents du sien; et que le sien soit tout à fait hors de la nature et de l'esprit libre de l'homme; c'est-à-dire soit à lui seul et en lui seul; cependant l'être de la nature et celui de l'esprit de l'homme ne sont; et ne sont tels; que par son intention et son être même. Le principe premier est donc cause de l'existence différente et propre de la créature. L'Être; en dehors duquel il n'y a pas d'être; pose dans leur être des êtres qui sont différents de lui.; Le principe explicatif et la créature ont cependant quelque chose de commun; qui est l'être; mais un être tout différent. L'être de la nature et de l'homme libre est analogique à l'Être absolu; en ce sens précis qu'il est un être réel; distinct; voire libre; mais qu'il est tel par création et qu'il ne saurait donc avoir les qualités absolues de l'Être; lequel est créateur. Cette analogie permet de comprendre et que le créateur n'est pas affecté par la création (il ne s'y dissout pas; ne s'y perd pas) et que la créature ne peut penser le créateur «à son image» (anthropomorphisme); quoique l'un et l'autre possèdent l'être et même l'esprit. Toute pensée de l'homme sur sa cause n'est elle-même qu'analogique; non strictement adéquate. Aussi toute représentation plus précise de l'Être suprême ou de Dieu ne saurait être proposée par la philosophie. Elle ne pourrait émaner que de révélations religieuses et relever; non de la raison seule; mais de cette adhésion qu'est la foi.; Dieu et la destinée humaine; Si la philosophie peut éviter l'anthropocentrisme dans la recherche de la cause première; le peut-elle aussi dans ses investigations sur la cause finale; c'est-à-dire sur le but ultime de la nature et de l'homme? Cette cause; évidemment; ne peut pas être cherchée ailleurs que dans le principe premier de l'être; puisque l'existence sort de son intention créatrice. Mais si cette intention coïncide avec la seule volonté de créer; trouverons-nous en elle l'explication du but de l'existence de la créature? On peut l'affirmer dans la mesure où en posant dans l'être la nature et l'homme; dans leur différence radicale d'avec lui (différence qui est aussi leur identité propre); Dieu pose les lois qui les régissent (soit comme nature; soit comme conscience libre); et ainsi les principes de leur évolution et de leur fin.; En leur donnant une nature; un mode d'être; il leur donne la loi immanente de leur devenir; et; s'il l'impose à la nature selon les formes déterministes; il la donne à l'homme selon la forme de la liberté (se réussir soi-même; par soi-même). Et ainsi; quoique la fin soit inscrite dans la nature et dans l'homme; elle l'est; dans l'homme; de telle sorte qu'il ait lui-même à la faire advenir. Elle n'est pas hétérogène à sa liberté.; Le problème de l'immortalité de l'âme; et encore moins celui de la résurrection des corps; n'est pas intrinsèquement lié au problème de Dieu; par contre; celui de la Providence doit être posé ici. On entend généralement par ce mot deux réalités assez différentes: d'une part; l'action de Dieu qui maintient l'être créé dans l'existence; d'autre part; l'intervention spéciale de Dieu qui modifierait ou orienterait le cours naturel des événements; en faveur de l'homme (au besoin à travers des épreuves; finalement bénéfiques).; La première façon de concevoir la Providence n'offre pas de difficulté. S'il est vrai qu'il n'y a pas d'être en dehors de l'Être absolu et si tout être est analogique; il est clair que chaque être; à tout moment de son existence; trouve son fondement en Dieu. Il convient toutefois de faire remarquer l'anthropomorphisme de la pensée. A proprement parler; Dieu ne «continue» pas de «maintenir» l'être; ce qui supposerait qu'il est dans le temps; il fonde simplement dans l'être un être qui; lui; s'étale dans le temps.; La seconde façon de concevoir la Providence présente quatre difficultés principales:; - l'anthropomorphisme de la pensée y semble plus affirmé; - le «favoritisme» divin peut paraître suspect (prédestination); - la liberté humaine semble amoindrie; voire niée (problème du concours divin); - le déterminisme naturel semble ébranlé (c'est le cas lors des miracles).; La providence et les philosophes; Les questions posées à ce sujet ont fourni d'amples développements à la philosophie. Il faut reconnaître que les philosophes qui admettent l'existence de Dieu sans être croyants ne sont pas favorables à cette doctrine de la Providence. Mais il faut admettre aussi qu'un deus otiosus (un dieu qui n'intervient pas) semble mettre en question la valeur de l'acte créateur (pourquoi vouloir créer; s'il se désintéresse de ce qu'il crée?) et donc de l'Esprit pur.; Corrélativement; cela peut expliquer que; en dehors de toute appartenance religieuse précise; l'homme puisse chercher à établir; ne serait-ce que par une simple orientation de son esprit; sans représentations ni mots; dans une sorte de recueillement mystique; un lien personnel avec son créateur (comment me désintéresser de lui; s'il s'intéresse à moi au point de me faire être?) : « Dieu plus intime à moi-même que moi-même » ( saint Augustin).; Peut-il y avoir une preuve de l'existence du Dieu chétien ?; Le christianisme; en acceptant l'héritage philosophique des Grecs; n'a pas refusé d'approcher Dieu par les moyens spécifiques de la raison. Tout en supposant la révélation comme point de départ de sa démarche; la théologie médiévale a lié le problème de l'existence de Dieu aux données de l'ontologie et de la métaphysique grecques.; Le rationalisme moderne de Descartes; Malebranche; Leibniz fait de Dieu la condition de toute connaissance possible; et scientifique en particulier. Ce « Dieu des philosophes » est l'être nécessaire; la raison dernière des choses; et le garant de l'accord entre la raison et la réalité. C'est cet accord que Kant mettra en question. En réduisant à trois les preuves de l'existence de Dieu; la preuve physicotéléologique (par l'ordre ou la finalité du monde); la preuve cosmologique (par la contingence du monde) et la preuve ontologique (Dieu est l'être parfait; s'il n'existait pas il ne serait pas parfait; donc il existe); il montre que ces trois preuves se ramènent à la preuve ontologique.; Or; on ne peut conclure de l'idée de quelque chose à l'existence de cette chose. Toute preuve de l'existence de Dieu est donc une illusion. Dieu ne peut plus être; pour Kant; que le Dieu de la conscience morale; un « postulat de la raison pratique ».; Pour Hegel; Dieu s'est aliéné dans la Nature et se révèle dans l'Histoire comme savoir de soi; si bien que la philosophie est la vérité de la religion.; Mais; après Feuerbach; Marx; Nietzsche; Freud; on pourra parler de la « mort de Dieu ». Si le « Dieu des philosophes » est bien mort; en effet; l'ombre portée de Dieu ne cesse cependant de s'étendre sur la philosophie contemporaine; et son absence; ou son effacement; pose peut-être plus de problèmes qu'elle n'en résout.

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le sauvetage kantien de la métaphysique‏

Ajouté le 13/7/2010

le sauvetage kantien de la métaphysique‏
De : priscovich@live.fr
Envoyé : ven. 09/07/10 22:22
À :
 

Avertissement

 

Ce cours peut être considéré comme une annexe aux cours suivants : " Les théories scientifiques sont-elles issues de l’expérience ? ", " La révolution copernicienne " et " Qu’est-ce que la philosophie ".

 

Il est avant tout une lecture de la préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure (1781 pour la 1ère édition, 1787 pour la seconde). Mais pour cette lecture, je ferai appel à d’autres textes importants pour bien comprendre la théorie de Kant ; il s’agit essentiellement de l’introduction (op. cit.), ainsi que la première partie des Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science (1783). Les élèves de terminale pourront se contenter de la première œuvre, les élèves de 2nd cycle devront lire les deux œuvres l’une à la suite de l’autre. Je vous conseille fortement de lire ces textes avant de lire mon cours ; puis de lire alternativement le cours et les textes ; mais pour que le cours soit plus facile à suivre, je vous renvoie précisément aux passages essentiels ; ainsi pourrez-vous, une fois avoir suivi ce cours, lire de nouveau intégralement et " seuls " les textes, et mieux les comprendre. J’ajoute que, toujours par souci de simplicité, je me référerai au premier texte –la seconde préface de la Critique de la raison pure- par le signe (A) ; au second –l’introduction de la Critique de la raison pure- par le signe (B) ; au troisième –les Prolégomènes- par le signe (C).

 

 

I- la métaphysique est-elle une science ? (A) 

Introduction : le but général de Kant 

Le projet de Kant est de savoir si la métaphysique est une science ; pour ce faire, il faut d’abord savoir ce qu’est une science : il s’agit de savoir si, " dans le travail que l’on fait sur des connaissances qui sont du domaine propre de la raison, on suit ou non la voie sûre d’une science" ( §1). Ainsi Kant va-t-il étudier successivement toutes les sciences existantes, pour voir si ce sont vraiment des sciences, et déterminer ce qui fait qu’elles sont des sciences. Alors, il pourra appliquer ce critère à la métaphysique, et voir si elle est une véritable science.

 

Si donc Kant s’intéresse aux sciences, et à ce qui fait qu’une science est une science, retenez bien que ce n’est pas de manière complètement désintéressée : c’est avant tout pour critiquer les prétentions de la métaphysique à se présenter comme science.

 

    A-l’examen des sciences

Mais avant d’aborder ce point, comme on l’a dit, Kant se demande ce qu’est une science, en étudiant successivement toutes les connaissances issues de la raison, et qui se présentent comme des sciences. Il s’agit de la logique, des mathématiques, et de la physique. En dernière position, viendra la métaphysique.

 

1) La logique (§§ 2 et 3)

 

Dans les §§ 2 et 3, Kant commence son examen des sciences par la logique : c’est qu’elle apparaît comme étant la plus certaine des sciences (cf. cours logique et mathématiques, partie I). Elle est la science la plus exacte et la plus sûre, car elle est toujours vraie. Elle a en effet à voir avec la déduction, avec les règles d’une pensée valide. Par exemple : "si a alors non a " est un énoncé logiquement faux car il n’obéit pas au principe de contradiction selon lequel une chose ne peut en même temps être elle même et son contraire.

 

Or, Kant va dire que ce qui fait la certitude de la logique, fait aussi ses limites. En effet, si la logique est une " science " si certaine, c’est parce qu’elle n’a pas d’objets. Ici, la raison n’a affaire qu’à elle-même. La logique ne s’occupe que des règles dont la raison se sert pour penser. Si bien que la logique n’est pas une véritable science, elle n’est que " le vestibule des sciences ". Elle servira à la condition minimale de la vérité, qui est la non-contradiction, l’accord avec soi-même.

 

La logique n’étant certaine que parce qu’elle est une connaissance purement formelle, vide de contenu, où la raison ne s’applique qu’à elle-même, elle est limitée, et n’est donc pas le modèle de la connaissance. Elle est d’ailleurs achevée, et on n’a rien à en apprendre.

 

2) Les mathématiques (§6)

 

Qu’en est-il des mathématiques ? Elles aussi se présentent comme un savoir certain. Mais, à la différence de la logique, elles ont un contenu. Elles sont une connaissance exacte et certaine, certes, mais elles ne sont pas purement formelles. Ici, la raison ne s’applique pas seulement à elle-même.

 

Kant opère ici une certaine révolution dans la caractérisation de la spécificité des mathématiques. Jusqu’alors, elles étaient considérées comme étant de nature logique (cf. (B) § 5). Kant va avoir une conception intuitionniste des mathématiques : en mathématiques, contrairement à la logique, tout n’est pas affaire seulement de forme, de concept, mais il faut toujours une intuition.

Kant (A) § 6

 

Le premier qui démontra le triangle isocèle (qu’il s’appelât Thalès ou comme l’on voudra) eut une révélation ; car il trouva qu’il ne devait pas suivre pas à pas ce qu’il voyait dans la figure, ni s’attacher au simple concept de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés, mais qu’il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu’il y pensait et s’y représentait lui-même a priori par concepts (ie par construction), et que, pour savoir sûrement quoi que ce soit a priori, il ne devait attribuer aux choses que ce qui résulterait nécessairement de ce que lui-même y avait mis, conformément à son concept.

 

Kant nous dit dans ce texte que la raison mathématique n’est ni pure raison, ni pure sensibilité. Elle n’est pas pure raison, car on n’y a pas affaire à de simples concepts. Ainsi dit-il que pour démontrer les propriétés de la figure, on ne peut se contenter de déduire ce qui est contenu dans le concept de figure. Mais elle n’est pas pour autant purement sensible : ainsi dit-il qu’on n’apprend pas plus les propriétés de la figure si on se contente de la regarder, ce qui renvoie non à la raison mais aux sens.

 

Kant ne développe pas, ici, ce qu’il entend par " connaissance mathématique " ; c’est qu’il a besoin de développer sa nouvelle théorie de la connaissance, et plus précisément, son " esthétique transcendantale ", théorie de l’espace et du temps. Disons rapidement que les mathématiques sont l’application de l’esprit à nos intuitions pures a priori  que sont l’espace et le temps. Kant veut dire que l’espace et le temps ne sont pas des intuitions empiriques, que nous acquérons par un contact immédiat avec l’expérience, mais qu’elles sont dans notre esprit antérieurement à toute expérience. Il prouvera cela, dans l’esthétique transcendantale, en disant que nous ne pouvons avoir aucune expérience sans qu’elle ne nous apparaisse comme étant dans l’espace et dans le temps.

 

Ce qui caractérise donc cette science qu’est la mathématique, c’est que l’esprit s’y applique à l’intuition pure. L’esprit travaille a priori mais il construit ses concepts (dans l’intuition), il ne les déduit pas par pure analyse, comme en logique.

 

Pour plus de détails sur la conception kantienne des mathématiques, cf. cours logique et mathématiques, partie II, A et E.

 

3) La physique §§7 et 8

Qu’est-ce qui caractérise la physique ? Est-elle une véritable science, et si oui, qu’est-ce qui fait qu’elle est une science ?

C’est avant tout une connaissance empirique (cf. (A) § 7 : "je ne veux considérer ici la physique qu’en tant qu’elle est fondée sur des principes empiriques "). Mais elle n’est pas purement empirique : la raison y a une grande part.

Kant (A) § 7

Quand Galilée fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d’accélération dû à la pesanteur déterminé selon sa volonté, quand Torricelli fit supporter à l’air un poids qu’il savait d’avance lui-même être égal à celui d’une colonne d’eau à lui connue, (…) ce fut une révélation lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit d’elle-même d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser pour ainsi dire conduire en laisse par elle ; car, autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc que la raison se présente à la nature tenant, d’une main, ses principes qui seuls peuvent donner aux phénomènes concordant entre eux l’autorité de lois, et de l’autre, l’expérimentation, qu’elle a imaginée d’après ces principes, pour être instruite par elle, il est vrai, mais non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qu’il plaît au maître, mais au contraire, comme un juge en fonctions qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose 

Ce qui fait que la physique est une science, c’est que la raison humaine interroge le réel selon ses propres plans (vues a priori, qui seront pour Kant des concepts appartenant à sa structure), et le fait rentrer dedans, le soumettant ainsi à des lois. Elle ne se borne pas à recopier passivement et fidèlement le réel, qui en tant que tel ne peut rien lui apporter. Il faut d’abord élaborer des lois, des théories (raison a priori) et ensuite vérifier si la théorie est valide, en faisant des expériences.

Ce qui fait de la physique une science, c’est qu’elle est théorique, " expérimentale ", et non purement sensible. C’est une connaissance ordonnée. Et ce qui la caractérise, c’est que la raison s’y applique à l’expérience (non plus à l’intuition pure comme les mathématiques, mais toujours de façon a priori, en projetant ses concepts sur l’expérience).

Pour plus de détails sur les rapports entre la théorie et l’expérience, cf. les cours : théorie et expérience ; l révolution copernicienne (surtout l’élargissement).

 

 

B- le " problème " de la métaphysique (§9)

Qu’en est-il de la métaphysique ? Nous le savons déjà, la métaphysique est pour Kant un problème : elle revendique le statut de science, mais pourtant, il semble que ce statut n’emporte pas la conviction.

 

C’est bien le constat de Kant, dans le §9 :

Kant, (A) § 9

 

La Métaphysique, connaissance spéculative de la raison tout à fait isolée et qui s’élève complètement au-dessus de enseignements de l’expérience par de simples concepts (et non pas, comme la Mathématique, en appliquant ses concepts à l’intuition), et où, par conséquent, la raison doit être son propre élève, n’a pas encore eu jusqu’ici l’heureuse destinée de pouvoir s’engager dans la voie sûre d’une science  (…). (Kant va en donner deux raisons) (1) En elle, il faut sans cesse rebrousser chemin, parce qu’on trouve que la route qu’on a suivie ne mène pas là où l’on veut arriver. (2) Quant à l’accord de ses partisans dans leurs assertions, elle en est tellement éloignée qu’elle semble être plutôt une arène tout particulièrement destinée à exercer les forces des lutteurs en des combats de parade et où jamais un champion n’a pu se rendre maître de la plus petite place et fonder sa victoire sur une position durable. On ne peut pas hésiter à dire que sa méthode n’ait été jusqu’ici qu’un simple tâtonnement et, ce qu’il y a de plus fâcheux, un tâtonnement entre de simples concepts.

1)Qu’est-ce que la métaphysique ?

 

Kant en donne ici une définition par la méthode, et par la faculté de connaissance employée. Par la méthode : il s’agit d’une connaissance "spéculative ", qui recourt à des concepts, et non à l’expérience ; plus précisément, elle "s’élève complètement au-dessus des enseignements par l’expérience ". Par la faculté de connaissance employée : il s’agit de la "raison ". On a donc deux grands traits caractéristiques de la métaphysique : un emploi de la raison sans expérience et des concepts sans intuitions.

 

Cela revient à dire, d’ores et déjà, que la métaphysique n’est pas une science, puisque les deux sciences acceptées par Kant sont les mathématiques et la physique : la première est le concept appliqué à l’intuition (pure) et la seconde, la raison combinée avec, ou appliquée à, l’expérience.

 

Pour comprendre en quoi consiste précisément ce genre de savoir, prenons l’exemple de Leibniz, grand métaphysicien du 17e auquel Kant réfère souvent. Leibniz estimait fournir des connaissances de ce qu’est le monde véritablement, ie, de ce qu’est le monde, au-delà des apparences sensibles. Il parle donc bien du monde, mais sans se référer aux "enseignements de l’expérience ". Il se réfère à sa raison seule, et donc, seulement à des concepts (idées abstraites). La raison est donc la faculté de l’esprit qui nous permet de connaître le fonds de la réalité, qui n’est pas sensible, puisqu’on ne peut le connaître par expérience, mais " intelligible ". Seul l’esprit est à même de pouvoir atteindre une telle réalité. Par suite, la métaphysique est un discours qui prétend connaître, non pas seulement le monde, mais l’âme, et Dieu. Tous les métaphysiciens s’attachent à démontrer par la force seule de l’esprit, que Dieu existe, que l’âme existe, qu’ils ont telle propriété, etc. Ils ont une grande foi en la raison, qui a en elle (=indépendamment de l’expérience = a priori) de quoi dire comment est la réalité. Cette foi en la raison leur vient évidemment de sa réussite dans les sciences précitées.

 

La métaphysique se présente donc comme une science, mais encore, comme la science suprême, comme LE savoir. Kant parlera plus tard à son propos d’une attitude dogmatique : ceci, parce que la raison métaphysique est certaine de sa capacité à connaître, elle ne doute pas d’elle-même.

 

NB : précisons que Kant détermine également la métaphysique par son objet. Elle a précisément trois objets spécifiques : il s’agit de l’âme, du monde, de Dieu. Est métaphysique, tout discours qui prétend dire ce qu’est l’âme (est-elle mortelle ou immortelle, simple ou composée, etc. ?), ce qu’est le monde (est-il composé ou non d’atomes, est-il infini ou non, etc. ?), ce qu’est Dieu et s’il existe. Par là, on voit que la métaphysique est cette connaissance qui prétend soulever le voile des apparences, afin de découvrir la nature ultime, véritable, des choses, mais aussi, elle interroge sur le sens de la réalité, et rejoint par là la religion (pourquoi sommes-nous là ? etc.)

 

2) Le synthétique a priori

 

Il nous faut préciser avant d’aller plus avant dans notre analyse que Kant use d’un terme spécial pour caractériser cette forme de connaissance du monde par la pensée qu’est la métaphysique. Il s’agit de l’expression de " jugement synthétique a priori ". Un jugement est dit synthétique a priori quand il prétend se prononcer sur l’expérience et apporter des connaissances (c’est la signification du terme de " synthétique ") en se fondant pour ce faire, non pas sur l’expérience (il serait alors dit " a posteriori ") mais sur la raison elle seule, sur les concepts, sur la pensée (il est donc " a priori " : indépendant et antérieur à l’expérience, et n’ayant pas besoin d’elle pour que l’on sache qu’il est vrai). Comment peut-on avoir des connaissances, sans recourir à l’expérience ? Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles, et sont-ils même possibles ? Ces questions sont la forme particulière que prend le problème de la légitimité de la métaphysique chez Kant. De la réponse à cette question, dépendra le destin même de la métaphysique.

 

3) L’état de guerre

 

Or, la métaphysique, nous dit Kant, apparaît comme un perpétuel champ de bataille, ie, comme un domaine plein de contradictions et où on n’obtient donc aucun résultat certain. Pourquoi ?

 

Parce que, ici, on ne peut recourir à l’expérience pour départager deux théories concurrentes : ainsi, si un métaphysicien quelconque défend l’idée que le monde est infini, et l’autre qu’il est fini, comment les départager ? Comment savoir qui a raison, et donc, qui est dans le vrai ? Chacun développe des arguments valides en faveur de la thèse à laquelle il croit, et la démontre habilement par simples concepts. Les deux sont à la limite possibles ! On ne peut donc trouver ici rien qui permette l’accord : il n’y a pas de communauté de métaphysiciens et donc aucun savoir ne peut être atteint par cette voie.

 

NB : cf. grande ressemblance de la métaphysique avec la logique, qui a pour spécificité de n’avoir pas de contenu.

 

C- les trois grandes attitudes de la raison : le dogmatisme, le scepticisme, le criticisme

1) L’enfance et l’adolescence de la raison : du dogmatisme au scepticisme

 

Cet état de guerre de la métaphysique a mené au scepticisme. Après la période dogmatique pendant laquelle la raison a eu autant confiance en elle, est venu le doute concernant les capacités de la raison à connaître, conséquence nécessaire de l’échec de la raison à apporter un savoir sûr et certain. Cf. (C) Préface (le passage sur Hume)

Kant (A) §18

 

Or, d’où vient qu’on n’a pu trouver encore ici la sûre voie de la science ? Cela serait-il par hasard impossible ? (…) combien peu de motifs nous avons de nous fier à notre raison si, non seulement elle nous abandonne dans un des sujets les plus importants de notre curiosité, mais si encore elle nous amorce par illusions d’abord, pour nous tromper ensuite ?

Mais Kant refuse le scepticisme concernant la raison humaine. Il serait absurde qu’elle ne nous serve à rien ; de plus, la raison a réussi à obtenir, dans la science physique, de grands résultats. Il semble qu’elle fournisse à la connaissance des éléments issus de son propre fonds, des éléments a priori : condamner la métaphysique en clamant son absurdité, c’est donc aussi condamner la science, en disant qu’elle aussi est illégitime, puisque, tout comme la métaphysique, elle semble recourir à des jugements synthétiques a priori. Or, pour Kant, c’est un fait indéniable qu’il y a des sciences, et que par conséquent, que la raison est capable de nous apporter des connaissances.

 

2) L’état adulte de la raison : l’attitude critique

 

En fait, si la raison échoue en métaphysique, elle n’y échoue que faute d’une mauvaise application de la raison, et celle-ci n’est qu’un usage non réfléchi de la raison. La métaphysique, forte des succès de la raison dans la logique, dans les mathématiques, et dans la physique, s’est crue capable de trouver en elle-même tout ce qu’il fallait pour connaître la réalité (sans s’appuyer sur l’expérience). Jamais la raison ne s’est demandé comment elle était parvenue à ces glorieux résultats, et dans quelles limites elle pouvait le faire.

 

Kant fait donc appel, contre le scepticisme, non au dogmatisme, qu’il vient également de rejeter, mais à une attitude critique, qu’il nommera encore plus tard "transcendantale ". Le terme de critique se trouve dans le titre de son œuvre ("critique de la raison pure "). Il faut que, avant de chercher à connaître quoi que ce soit, la raison s’applique à elle-même pour se juger, pour savoir ce qu’elle peut faire et dans quelles limites.

Kant (A) § 16

 

La Critique (…) est opposée au dogmatisme, ie, la prétention d’aller de l’avant avec une connaissance pure (la connaissance philosophique) tirée de concepts d’après des principes tels que ceux dont la raison fait usage depuis longtemps sans se demander comment ni de quel droit elle y est arrivée. Le dogmatisme est donc la marche dogmatique que suit la raison pure sans avoir fait une critique préalable de son pouvoir propre.

Pourquoi la nécessité d’une critique de la raison s’impose-t-elle ? Pourquoi cette idée de limites ?

Commentaire de H. Grenier, La connaissance philosophique, Masson et Cie, 1973 , p. 59

 

Parce que si fonder revient à valider, authentifier un pouvoir, l’établir dans ses droits, c’est le propre de tout droit que de marquer les limites de son ressort. Tout droit s’accompagne au moins d’un devoir, celui de se délimiter. Une puissance ne se compare pas à un pouvoir. Une puissance est absolue et se situe au-delà du droit. Pour nous, un droit sans limite s’injurierait lui-même, comme il le fait dans le dogmatisme, cette manifestation débridée d’une raison sauvage, incapable de se donner un état civil.

L’idée de limite du savoir, de la raison, n’est donc pas négative, mais positive. Il s’agit de savoir jusqu’où on peut aller dans l’usage de la raison, sans " déraper ". De plus, toujours dans le § 16, Kant dit que " la Critique est plutôt la préparation nécessaire au développement d’une métaphysique établie en tant que science … "

 

NB : cette critique de la raison dogmatique vaut aussi de la raison scientifique irréfléchie, celle que l’on a pu appeler " scientiste " et qui a cru pouvoir atteindre le savoir absolu, du fait de ses grands progrès à un moment donné (cf. Comte et son " esprit positif ").

 

3) La question critique/ transcendantale capitale

 

Le sceptique dit que la raison, dans les connaissances qu’elle produit, dépasse toujours l’expérience (il y a de l’a priori dans toute science : cf. physique et mathématiques, et ne parlons pas de la métaphysique, qui montre à quel point la raison " fait n’importe quoi ", projette ses attentes sur le réel…) ; il en déduit qu’il n’y a pas de véritable science. Le philosophe transcendantal, lui, part de la réalité des sciences, pour remonter à leurs conditions de possibilité : il y a des sciences, la raison nous apporte des savoirs ; comment fait-elle ? Quelles sont les conditions de possibilité de la science telle qu’elle existe ? Quelles sont les structures d’où la science tire ses possibilités ?

 

NB : " transcendantal " signifie : 1) conditions de possibilité d’une connaissance ; mais aussi, comme nous le verrons ci-dessous, 2) science des éléments a priori de la connaissance.

 

C’est cette critique qui a donc cruellement manqué à la métaphysique. Par la critique, Kant compte donc redonner tout son sens, à la fois à la raison et à la métaphysique. Nous allons voir que cette attitude critique va lui permettre d’accomplir la " révolution copernicienne " en philosophie, qui avait permis aux sciences de se constituer en sciences et de connaître le progrès.

II- La nouvelle théorie de la connaissance (A) (B) (C)

A-La révolution copernicienne (A) §11

Ainsi, pour résoudre les problèmes connexes de la métaphysique et de la raison, Kant ne fait rien d’autre que de prendre appui sur son exposé des sciences. Il a en effet montré, dans l’exposé de chacune d’entre elles, que toute science a pu progresser en changeant radicalement de méthode. Il ne s’agit de rien d’autre que d’une application de la question critique/ transcendantale, puisqu’il s’agit de se demander comment les sciences ont pu devenir sciences.

 

On voit bien en effet, dans le texte (A) que Kant ne veut pas abandonner la métaphysique, mais veut essayer de lui redonner un sens. Comment ? Il en donne la clef à la fin du § 10 : " Peut-être jusqu’ici ne s’est-on que trompé de route : quels indices pouvons-nous utiliser pour espérer qu’en renouvelant nos recherches nous serons plus heureux qu’on ne l’a été avant nous ? ".

 

Les mathématiques doivent ainsi leur progrès à une " révolution dans la méthode " :

Kant (A) § 6

 

(…) elle est restée longtemps à tâtonner et ce changement définitif doit être attribué à une révolution qu’opéra l’idée d’un seul homme, dans une tentative à partir de laquelle la voie que l’on devait suivre ne devait plus restée cachée et par laquelle était ouverte et tracée, pour tous les temps et à des distances infinies, la sûre voie scientifique. L’histoire de cette révolution dans la méthode, qui fut plus importante que la découverte du fameux chemin du cap, et celle de l’heureux mortel qui l’accomplit, ne nous sont point parvenues 

Il en est de même pour la physique : ainsi dit-il dans (A) § 7 que le progrès dans la physique et son avènement au range de science, "ne peut que s’expliquer par une révolution subite dans la manière de penser ".

 

Pourquoi ne pourrait-on faire la même chose en philosophie ? Si la métaphysique tâtonne autant, peut-être est-ce parce qu’elle n’a pas encore opéré ce radical changement de méthode ?   -Changement de méthode qui ne pouvait bien entendu être possible qu’à partir du moment où a une attitude critique envers la raison.

Kant (A) §§10 et 11

(…) Peut-être jusqu’ici ne s’est-on trompé que de route : quels indices pouvons-nous utiliser pour espérer qu’en renouvelant nos recherches nous serons plus heureux qu’on ne l’a été avant nous ? Je devais penser que l’exemple de la Mathématique et de la Physique qui, par l’effet d’une révolution subite, sont devenues ce que nous les voyons, était assez remarquable pour faire réfléchir sur le caractère essentiel de ce changement de méthode qui leur a été si avantageux et pour porter à l’imiter ici –du moins à titre d’essai,- autant que le permet leur analogie, en tant que connaissances rationnelles, avec la métaphysique.

Jusqu’ici on admettait que toute notre connaissance devait se régler sur les objets ; mais, dans cette hypothèse, tous les efforts tentés pour établir sur eux quelque jugement a priori par concepts, ce qui aurait accru notre connaissance, n’aboutissaient à rien. Que l’on essaie donc enfin de voir si nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s’accorde déjà mieux avec la possibilité désirée d’une connaissance a priori.

 

Rappel : la révolution copernicienne est ce " moment ", dans l’histoire des sciences, où l’on décide, face aux problèmes que pose l’ancienne astronomie géocentriste de Ptolémée, de changer de référentiel : les choses ne seraient-elles pas plus simples si l’on échangeait les rôles respectifs de la terre et du soleil ? Ie, si on faisait tourner la terre autour du soleil, au lieu de dire, comme auparavant, que le soleil tourne autour de la terre ? Cf. cours " lrévolution copernicienne "

Ainsi Kant va chercher s’il ne serait pas possible de changer les rôles du sujet et de l’objet dans la connaissance, et résoudre les problèmes de la métaphysique. En effet, dans l’hypothèse où on suppose que la connaissance est un processus dans lequel le sujet (l’esprit connaissant) recopie fidèlement et passivement la réalité, et reçoit donc tout de l’extérieur, sans rien apporter de lui-même, alors, la métaphysique, qui suppose que la raison peut, sans recourir à aucune expérience, connaître quelque chose, apporter des connaissances, est une entreprise dénuée de sens. Peut-être qu’en supposant le contraire, on va pouvoir lui donner un sens et une certaine validité.

 

B- L’idéalisme transcendantal (A) (B)

Comment cette nouvelle méthode permet-elle à Kant de résoudre les problèmes connexes de la métaphysique et de la raison scientifique ? Quelle est sa nouvelle théorie de la connaissance, le nouveau rôle de la raison dans la connaissance ? Comment la raison connaît-elle et que connaît-elle ? Et surtout, que connaît-elle a priori des choses ? Cette dernière question permet vraiment de voir s’il y a un usage valide de la métaphysique. Rappelons ici que le problème de la métaphysique prend chez Kant un nouveau nom : celui de savoir si et comment est possible un jugement synthétique a priori. Comment peut-on connaître a priori quelque chose de la réalité ? et le peut-on ?

 

Je vous conseille ici la lecture du texte suivant, que mon exposé permettra d’expliquer ; mais on ne peut se contenter d’un commentaire linéaire de ce seul texte pour expliquer en quoi consiste la révolution kantienne. Je vais également me reporter, et même davantage, à (B). Ce n’est qu’ensuite que, à mon sens, s’éclairera ce texte.

Kant (A) §§ 11 et 12

 

§ 11 Or, en métaphysique, on peut faire un pareil essai, pour ce qui est de l’intuition des objets. Si l’intuition devait se régler sur la nature des objets, je ne vois pas comment on en pourrait connaître quelque chose a priori ; si l’objet, au contraire (en tant qu’objet des sens), se règle sur la nature de notre pouvoir d’intuition, je puis me représenter à merveille cette possibilité. Mais, comme je ne peux pas m’en tenir à ces intuitions, si elles doivent devenir des connaissances ; et comme il faut que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en soit l’objet et que je détermine par leur moyen, je puis admettre l’une de ces hypothèses : (1) ou les concepts par lesquels j’opère cette détermination se règlent aussi sur l’objet, et alors je me trouve dans la même difficulté sur la question de savoir comment je peux en connaître quelque chose a priori, (2) ou bien les objets, ou, ce qui revient au même, l’expérience dans laquelle seuls ils sont connus (en tant qu’objets donnés) se règle sur ces concepts.–et je vois aussitôt un moyen de sortir de l’embarras. En effet, l’expérience elle-même est un mode de connaissance qui exige le concours de l’entendement dont il me faut présupposer la règle en moi-même avant que les objets me soient donnés par conséquent a priori, et cette règle s’exprime en des concepts a priori sur lesquels tous les objets de l’expérience doivent nécessairement se régler et avec lesquels ils doivent s’accorder (…) nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes.

 

§12 Cet essai réussit à souhait et promet à la métaphysique, dans sa première partie, où elle ne s’occupe que des concepts a priori dont les objets correspondants peuvent être donnés dans l’expérience conformément à ces concepts, le sûr chemin d’une science. On peut, en effet, très bien expliquer, à l’aide de ce changement de méthode, la possibilité d’une connaissance a priori et, ce qui est encore plus, doter les lois, qui servent a priori de fondement à la nature, considérée comme l’ensemble des objets de l’expérience, de leurs preuves suffisantes –deux choses qui étaient impossibles avec la méthode jusqu’ici adoptée. Mais cette déduction de notre pouvoir de connaître a priori conduit, dans la première partie de la métaphysique, à un résultat étrange et qui, en apparence est très préjudiciable au but qu’elle poursuit dans sa seconde partie : c’est qu’avec ce pouvoir nous ne pouvons pas dépasser les limites de l’expérience possible, ce qui pourtant est l’affaire la plus essentielle de cette science. (…) cette faculté n’atteint que des phénomènes et non les choses en soi qui, bien que réelles par elles-mêmes, restent inconnues de nous.

L’analogie avec la révolution dans la méthode se comprend facilement : en effet, Kant veut changer de point de vue, changer de méthode en philosophie. Mais l’analogie avec la révolution copernicienne l’est beaucoup moins, quand on la développe. Copernic a changé de point de vue par rapport au géocentrisme : il a fait l’hypothèse que la terre tourne autour du soleil. Mais cela avait pour conséquence d’arracher l’homme à la place qu’il s’était arrogée au centre du cosmos (cf. cours révolution copernicienne). Or, en quoi va consister la révolution kantienne ? A donner une place centrale au sujet connaissant ! Il va faire tourner la réalité autour de la structure de notre esprit. Cf. dans le texte " nous ne connaissons (a priori) des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes "… Donc, ce que Kant renverse … n’est-ce pas Copernic lui-même ?

 

Mais que veut-on dire, quand on dit que Kant fait tourner la réalité autour de la structure de notre esprit ? C’est ce que nous allons voir en exposant la nouvelle philosophie de la connaissance de Kant, l’idéalisme transcendantal.

 

1) Le rôle du sujet dans l’élaboration de l’expérience (B) §§ I et II

 

Il consiste à dire que, dans la connaissance, tout ne vient pas de la réalité seule. Le rapport sujet/ objet dans la connaissance ne peut être un rapport dans lequel le sujet est passif, un réceptacle, et le réel, l’extérieur, actif.

 

Pourquoi ? Parce que la connaissance, comme le dit Kant en (B), si elle est le point de départ de toute connaissance (en tant qu’elle lui apporte un contenu, une " matière "), ne peut suffire à nous donner une connaissance véritable. Entre la perception d’un corps qui tombe et la loi de l’inertie, il y a un gouffre ! Dans la perception première, en effet, on ne trouve que la rencontre avec un certain corps individuel qui tombe ; on ne sait pas si tous les corps tombent, s’ils tomberont tout le temps, et dans quelles circonstances, etc. Bref, dans un cas, on a un énoncé particulier, dans l’autre, on a une loi, un énoncé universel et nécessaire. Si vous avez bien compris la critique de l’induction (cf. cours théorie et expérience ; et la dissertation " L’expérience instruit-elle? "), vous devez mainten

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